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LE MONDE | 26.07.07 | 15h36 • Mis à jour le 26.07.07 | 15h37
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"On est au pays de Guillaume Tell", commente, pince-sans-rire, un confrère. Car bien mieux qu'une rétrospective, l'exposition de l'artiste américain Jasper Johns (né en 1930) que présente le Kunstmuseum de Bâle prend pour point de départ une seule de ses séries. Les Targets, des cibles peintes. Les amateurs de ses grandes cartes des Etats-Unis, de ses chiffres, ou de ses bannières étoilées, tous peints frontalement, sans doute parmi les plus beaux tableaux produits dans l'Amérique de la fin des années 1950, en concevront quelque frustration.
Après des études d'art et un service militaire en Asie durant la guerre de Corée, Johns s'installe définitivement à New York en 1954. Quatre ans plus tard, sa première exposition chez le marchand Leo Castelli le rend immédiatement célèbre : deux oeuvres sont achetées par le MoMA, et l'une fait la couverture du magazine Artnews. Car comme Rauschenberg, Johns arrive précisément au moment où l'expressionnisme abstrait s'essouffle. Il réintroduit la figure dans la peinture, mais de manière radicalement nouvelle en choisissant des motifs qui appellent naturellement la frontalité et peuvent se passer de perspective : quoi de plus plat qu'un drapeau, ou une carte géographique ? Ou encore une cible ? Laquelle est toutefois destinée à recevoir des objets : Johns n'ira pas jusqu'à cribler les siennes de flèches, mais le volume, qu'il refuse de rendre avec les moyens illusionnistes de la perspective, y est introduit grâce à des objets réels.
PINCEAU SUSPENDU
Qui parfois servent aussi d'outils : ainsi, un balai de paille fixé au bord d'un châssis a-t-il au préalable tracé un sillon semi-circulaire dans la pâte, une peinture à l'encaustique, technique millénaire qui conserve aux oeuvres de Johns, cinquante ans après leur réalisation, une fraîcheur de ton qui fait défaut aux Combines Paintings de son ami Rauschenberg. Et si, comme lui, Johns s'est emparé de l'objet réel, il l'a intégré comme un élément du processus du travail, comme ce double décimètre qui a visiblement servi de couteau à palette pour poser un arc- en-ciel de couleurs et est fiché dans le tableau, en fin de trajectoire. Les toiles accueillent ainsi les objets les plus variés, des chaînes, des néons (allumés) avec, à proximité et, encastré dans la peinture, leur interrupteur. Ici une lampe torche braquée sur un rétroviseur, là un pinceau, suspendu à un volet ouvrant à la manière des retables médiévaux et qui a pour vis-à-vis sa silhouette dessinée sur la toile principale.
L'artiste lui-même s'inclut symboliquement dans le tableau, comme dans cette toile où le moulage de sa main tient un chiffon qui a effacé une partie de la peinture. Enfin, certains objets, comme une tasse à café, sont redoublés par leur nom ("cup") tracé sur la toile. Johns préfigure ici le travail conceptuel d'un Joseph Kosuth. Avec une technique qui n'a rien de spontané, comme en témoignent des dessins préparatoires, extrêmement précis, qui montrent la disposition rigoureusement prévue des différents objets.
Lesquels, selon l'artiste, n'ont rien d'incongru dans une peinture : "Mon utilisation d'objets dérive de l'idée que la peinture elle-même est un objet et de l'intérêt que je porte à ses aspects matériels..." Une extension de la boutade attribuée à Marcel Duchamp, qui disait que, en faisant le compte des éléments (châssis, toile, couleurs) composant un Rembrandt qui n'étaient pas dus à la main du maître, on n'était pas loin du ready-made...
En 1964, rappelait naguère Adrian Searle, le critique du Guardian, Jasper Johns a visité le château de Windsor pour voir les dessins que Léonard de Vinci a consacrés au Déluge. Johns nota alors : "Voici un homme qui a décrit la fin du monde, et sa main ne tremblait pas." Johns a décrit la naissance d'un nouveau monde, sans trembler non plus.
"Jasper Johns. Une allégorie de la peinture, 1955-1965". Kunstmuseum, St. Alban-Graben 16. CH-4010, Bâle. Tél. : + 41-61-206-62-62. Jusqu'au 23 septembre.
Catalogue, Prestel Verlag, 276 p., 60 CHF (36 €).
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