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D'où me viennent mes idées de concepteur? Les gens m'interrogent fréquemment là-dessus, et j'hésite chaque fois sur la réponse à donner, parce que ma démarche est loin d'être orthodoxe, et que moi-même je n'en appréhende pas toujours les mécanismes. Il arrive que mes réflexions soient mises en branle par un poème ou un morceau de musique, ou simplement par un effet de lumière sur un mur. Parfois aussi, c'est la lumière venue du plus profond de mon coeur qui m'inspire une idée. Je ne me concentre pas exclusivement sur l'apparence du futur bâtiment, je pense aussi aux émotions qu'il dégagera, et dans ces moments-là, un kaléidoscope d'images envahit mon esprit : le portrait de Staline fracassé pendant le soulèvement polonais de 1956; les gémissements de la machine à coudre Singer de ma mère qui engloutit plusieurs épaisseurs de tissu pour recracher des sous-vêtements dont la teinte, si proche de celle de la chair, m'incite à détourner le regard; les oranges qui poussent dans le désert d'Israël, douces à vous faire venir les larmes aux yeux; mes voisins du Bronx assis sous leur porche par une chaude soirée d'été, le visage rouge et ruisselant de sueur, cherchant un peu d'air frais tout en discutant politique...
J'ai mené une existence nomade. J'ai vu le jour à Lodz en Pologne en 1946; j'avais onze ans quand j'ai émigré en Israël avec ma famille, et j'en avais treize lorsque nous sommes arrivés à New-York. Depuis, avec mon épouse et nos enfants, j'ai déménagé quatorze fois en l'espace de trente-cinq ans. Plusieurs mondes coexistent dans mon esprit, et tous participent aux projets que j'entreprends.
Il se peut que je passe des semaines à travailler sur un dessin, à tracer des croquis par centaines, et que d'un seul coup la chose se produise : une forme parfaite vient d'émerger. Il y a quelque années, je me suis présenté à un concours pour une extension du Musée de Toronto. J'ai eu alors une de ces intuitions fugitives qui se donnent tout entières dans l'instant, et je me suis empresse de griffonner quelques esquisses sur les serviettes du restaurant où je mangeais. Ces serviettes ont fini affichées sur un mur lors de l'exposition consacrée aux finalistes, aux côtés des irréprochables images numériques soumises par mes concurrents sous l'appellation d'"'études". Comparées aux autres présentations, mes ébauches offraient peut-être un aspect rudimentaire, mais le bâtiment actuellement en chantier leur est absolument fidèle, ce qui prouve qu'elles en explicitaient le concept et le propos aussi bien qu'un dessin plus élaboré techniquement. (Mon épouse Nina (...) dit toujours que mes carnets de dessins favoris sont les serviettes de table, les serviettes en papier et tout ce qui peut me tomber sous la main. Mais elle se trompe : c'est au papier à musique que va vraiment ma préférence, à cause de la géométrie de ses lignes.)
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La silhouette de l'extension du musée des Beaux-Arts de Denver, dont la construction s'achèvera en 2006, s'est imposée à moi alors que je survolais la ville en avion et que je pouvais embrasser toute sa présence symphonique. Je suis toujours impressionné par la géologie, par les mouvement des plaques tectoniques et les forces occultes qu'ils déchaînent, propres à faire surgir de la croûte terrestre des chaînes entières de montagnes. Alors que je m'escrimais à cerner la configuration du bâtiment, j'ai reproduit, en un certain sens, les formes que je distinguais par le hublot de l'appareil : les falaises escarpées des Rocheuses, qui plongeaient vers les vallées et les plateaux en une perspective saisissante. J'en ai fait quelques croquis sur ma carte d'embarquement, et quand la place a manqué, j'ai continué sur le magazine de voyage.
Daniel Libeskind, Construire le futur, Albin Michel, Paris 2005, page 16.
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Sur le musée des Beaux-Arts de Denver :
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